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Carnet de bord d’un confinement #2 : Emmanuelle Michel

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Carnet de bord d’un confinement #2 : Emmanuelle Michel

Emmanuelle Michel, professeur de français, a décidé de constituer avec ses élèves de terminale maturité un carnet de bord qui accompagnera le temps extraordinaire du confinement. Il s’agit de réfléchir à ces choses qui vont peu à peu modifier notre rapport au monde et aux autres, qui vont commencer à émerger dans le quotidien de notre retraite forcée. Textes, images, dessins constitueront ce drôle de journal dont voici le second volet. Bonne lecture !

Bonjour,

Voilà presque deux semaines que nous vivons confinés et le sentiment d’absurde s’épaissit. Le soleil inonde le territoire depuis quelques jours, ne caressant que le dos voûté des montagnes. A y regarder de plus près, de discrets bourgeons embellissent les arbres endeuillés. Les hommes ont disparu ; le silence de la campagne s’emplit du chant joyeux des merles ou de l’appel, resté sans réponse, des tourterelles. Face au jardin, ce passage de La peste me revient en mémoire : Le docteur regardait toujours par la fenêtre. D’un côté de la vitre, le ciel frais du printemps, et de l’autre côté le mot qui résonnait encore dans la pièce : la peste. Ce matin, le printemps, frappant de beauté et d’insolence, affiche le plus grand mépris pour l’épidémie. Albert camus loge l’absurde dans ce constat tragique d’un divorce entre l’homme et le monde.

Pour saisir la catastrophe, les médias doivent l’intégrer dans un langage. Nommer, compter et sérier rendent possible une catégorisation du drame. « Epidémie du coranavirus », « Maladie à coronavirus 2019 (COVID-19) » : les désignations donnent une dimension collective à la tragédie et lui confèrent une forme d’existence particulière. Dans son essai, La mort collective : pour une sociologie des catastrophes, Gaëlle Clavandier identifie la forme quantitative comme le deuxième acte fondateur de la désignation : Il est un acte commun à tous (population, médias, pouvoirs publics), essayer de rendre intelligible la catastrophe. Les catégories la font rentrer dans un langage compréhensible, ici un langage chiffré.
Je n’ai jamais eu le sens des chiffres et mon désarroi augmente face aux grands nombres, comme l’évaluation en milliards du déficit de la sécurité sociale, par exemple. Mais il s’agit là de tout autre chose. Les chiffres de l’épidémie, de jour en jour plus effrayants, enflent au point de perdre tout pouvoir signifiant. Les chiffres parlent mal à l’imagination, surtout lorsqu’ils racontent les tragédies humaines, les victimes de guerre ou d’attentat, la disparition par noyade des migrants. Opération purement intellectuelle par laquelle se construit le processus d‘abstraction, les chiffres sont sans visage. Ils ont la charge symbolique d’une valeur mathématique.

Au début de La Peste, le Docteur Rieux mène cette réflexion signifiante : Dix mille morts font cinq fois le public d’un grand cinéma. Voilà ce qu’il faudrait faire. On rassemble les gens à la sortie de cinq cinémas, on les conduit sur une place de la ville et on les fait mourir en tas pour y voir plus clair. Le docteur Rieux s’empresse d’ajouter que la difficulté ne s’arrête pas là, qu’il en est une autre bien plus insurmontable … que l’on ne connaît pas dix mille visages.

Emmanuelle Michel

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