Ecole francophone bilingue

Carnet de bord d’un confinement #1 : Emmanuelle Michel

La vie à Florimont

Retrouvez toutes les dernières informations de Florimont dans nos actualités.

Retour

Carnet de bord d’un confinement #1 : Emmanuelle Michel

Emmanuelle Michel, professeur de français, a décidé de constituer avec ses élèves de terminale maturité un carnet de bord qui accompagnera le temps extraordinaire du confinement. Il s’agit de réfléchir à ces choses qui vont peu à peu modifier notre rapport au monde et aux autres, qui vont commencer à émerger dans le quotidien de notre retraite forcée. Textes, images, dessins constitueront ce drôle de journal dont voici le premier volet. Bonne lecture !

Je vis à Bossey, sous le Salève, une montagne qui a cristallisé de nombreuses angoisses depuis mon arrivée dans la région en 2011. Ayant quitté une commune assez jolie de la grande couronne parisienne, j’ai débarqué par une soirée de septembre, dans une maison d’hôtes à Viry, au milieu des champs de vaches. En arrivant dans la région, j’ai été frappée par l’odeur d’épandage du fumier des champs environnants. Depuis mon installation, je maîtrise les bases d’un lexique agricole, dont j’affine encore les nuances avec une certaine fierté. En Haute Savoie, j’ai découvert le vin blanc, les nappes de brouillard sur la campagne, la course à pieds et l’escalade, l’inclinaison du soleil sur le Salève, un premier hiver à déneiger l’entrée du jardin. J’ai aussi découvert Rousseau, dont j’ai suivi le chemin savoyard à l’occasion du tricentenaire de sa naissance. J’avais quitté une partie de ma famille, dont ma sœur, une vie sociale emplie, une activité citadine – ou plutôt bourgeoise – assez banale : des amis à dîner le week-end, un cours de pilates dans la semaine, le parc avec les enfants, un cinéma, une expo, du shopping de temps en temps. De la ville, j’appréciais la lumière, le bruit, le mouvement, le sentiment d’exister. Mon premier hiver à la campagne, j’eus l’impression de mourir avec la nature.

Depuis le confinement, je m’émerveille du chant de la tourterelle, installée au-dessus de la fenêtre de la salle de bain. J’éprouve même une certaine sympathie – j’oserais peut-être le mot attachement – pour le flanc de cette montagne que j’aperçois du velux de ma chambre. L’expérience du confinement est un moment de vérité, qui interroge nos pratiques, redéfinit nos valeurs. Assise dans mon jardin, face au jasmin renaissant, j’ai compris qu’habiter la campagne avait été une expérience existentielle. Une expérience qui s’est faite dans la douleur de ces longues années. La nature ne se livre pas facilement à qui ne sait la regarder. Je tenterais volontiers ce parallèle entre le séjour à la campagne et le confinement : tous deux imposent l’épreuve de la solitude, éloignant du bruit et de l’agitation qui divertissent au sens pascalien du terme. Face à la nature se joue un autre rapport à soi et au monde, qui impose l’expérience du recentrement.

Selon Gaston Bachelard dans La poétique de l’espace (1961), il est un lieu sans lequel l’homme serait un être dispersé, un lieu qui maintient l’homme à travers les orages du ciel et les orages de la vie. Le philosophe décrit la maison comme le premier monde de l’être humain, qui dans la vie de l’homme, évince des contingences, multiplie ses conseils de continuité. Bachelard a cette jolie formule, qui résonne avec acuité aujourd’hui : la maison est notre coin du monde (…) Dès lors, tous les abris, tous les refuges, toutes les chambres ont des valeurs d’onirisme consonantes. Quand nous avons la chance d’en avoir une – la question du chez soi est ainsi réactivée de manière dramatique pour tous ceux qui habitent la rue – à nous d’habiter la maison comme nous habitons la nature et le confinement, avec l’épaisseur de notre humanité et la puissance de nos rêves.

Emmanuelle Michel

Dessin de la fille d’Emmanuelle Michel, Jade.

Adresse

Institut Florimont
Avenue du Petit-Lancy 37
1213 Petit-Lancy
Suisse

Contact

T + 41 22 879 00 00
E reception@florimont.ch