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Carnet de bord d’un confinement #9: Elliot

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Carnet de bord d’un confinement #9: Elliot

Emmanuelle Michel, professeur de français, a décidé de constituer avec ses élèves de terminale maturité un carnet de bord qui accompagnera le temps extraordinaire du confinement.  Le temps du confinement interroge singulièrement notre rapport au voisinage. Elliot donne à sa réflexion les traits d’un vagabondage romanesque…

Elle…

        Elle vivait dans le quartier résidentiel de Champel à Genève. Croisement de l’avenue de Champel et de l’avenue de Miremont pour être exact.  Louis Ferdinand Celine avait habité à cette adresse… devant le fameux CEVA, en face de la Migros, où depuis quelques jours, dès 8h00 du matin sonnantes, s’entassait une foule maladroite délimitant une queue serpentine et désespérée.  Elle était sportive, de solide composition, 27 ans pétaradant et se portait, à l’évidence, comme un charme.  Cultivée, je la voyais dévorer plusieurs livres par semaine.  Gourmande, elle dévorait goulue tout ce qui lui tombait sous la main.  Elle n’était jamais prise de court.  Prévoyante, elle attendait que ces jours de confinement passent, pareille à un métronome ne rythmant plus la cadence citadine.  Ainsi notre rue s’était « gelée ».  Les bus roulaient timidement, les gens rechignant à partir travailler, couraient, chevaliers masqués, tels des super-héros d’opérette.  Quelques chiens héroïques sortaient accompagnés de rares maîtres, promenade chronométrée d’une minute montre en main, et se retrouvaient traînés sur toute la longueur de la chaussée au moment de remonter tout penauds chez eux. Le soleil brillait comme pour réchauffer et chasser le vilain virus qui, d’après le journal télévisé, ne survivait que difficilement à la chaleur.

Elle ne sortait plus aux heures habituelles et j’avais du mal à saisir son emploi du temps malmené.  D’ordinaire, réglée comme du papier à musique, ses divers allers et venues aléatoires, inadéquats ne présageaient rien de bon.  Les rares fois où je l’apercevais enfin de ma fenêtre, elle semblait essoufflée, éreintée, bref fantomatique.  Même sa bicyclette tant chérie restait aux abonnés absents et ne donnait plus signe de vie.  Elle qui partait souvent de chez elle en footing, petite foulée façon entrainement de l’Escalade, ou en pédalant telle une championne, marchait désormais lentement comme si quelque chose la retenait… Puis comme propulsée par une force invisible, soudainement, se mettait à sprinter vers la station essence.  Dans la descente aménagée par de sempiternels travaux ubuesques, elle rencontrait enfin la liberté : elle enclenchait son petit bonheur.  Car il faut bien le dire, tout comme moi, elle devait bien tourner en rond, parquée dans son petit appartement. Je l’apercevais parfois accoudée à sa porte-fenêtre donnant sur le Salève, mine déconfite, décoiffée, vêtue d’un pyjama, sous-alimentée, pour cette bonne vivante invétérée.  Elle qui jouait du violoncelle à haute dose et dont on reconnaissait les gammes du bout de la rue n’avait plus effleuré son instrument. Bach l’éternel ne respirait plus en elle. Cette femme était devenue bel et bien muette.  Désormais, se dressait devant moi un spectre intermittent de jolie voisine de jadis.  Ses cheveux chocolat bouclés dégringolant en cascade, étaient désormais prisonniers d’une natte fort serrée qu’elle écrasait sous un bonnet élimé de ski.  Toute semblait figé chez elle, sauf ces 20 secondes de frénésie, où je l’observais galoper dans la descente pointant vers les HUG.  Presto, je perdais son contact ; j’avais même essayé de m’improviser contorsionniste sur le balcon, mais pas moyen… je perdais évidemment sa trace.  Et moi je restais là, comme tous les jours confiné chez moi.   Tel un voyeur, je me passionnais de l’existence d’une fille inconnue.  Par préoccupation, je possédais un cadeau inestimable.  Et moi que faisais-je de mes journées ?

Je me levais à une heure déterminée, un bon 7h30 se révélait idéal.  Douche, petit déjeuner céréalier et je retournais étudier.  J’avais bien essayé d’entreprendre la musculation, mais l’envie ne m’attrapait pas au passage.  Pourtant, avant le confinement dû au virus, aux entrainements de basketball, il ne fallait pas me prier !  J’étais assurément sur le qui-vive, tambour battant, à aligner pompes, crunch et tutti-quanti.  La journée débutait lentement avec les acheteurs compulsifs, Sisyphes matinaux et ballots pénétrant dans la Migros, un a un, espacés de deux mètres – geste barrière – et qui en ressortaient 30 minutes après.  Conquérants, enrichis de leurs victuailles rationnées, ils claudiquaient jusqu’à leurs voitures de luxe, afin de s’y enfermer. La désinfection radicale commençait alors. Dans cet espace-boudoir tout y passait et les courses chargées sur les genoux, ils oubliaient pour certains les dangers de celles-ci, vecteurs du virus R8K8.  Allez hop, ils remettaient sans attendre une couche de gel obligatoire. Et moi, je restais confiné chez moi, hypnotisé par ces tableaux atypiques dignes des meilleurs romans de Bradbury et d’Orwell.  Je brosserai jour après jour le quotidien de cette vie amputée qui résiste.  Bien sûr l’angoisse resurgirait mais une volonté collective émergeait, de l’espoir pour cette nouvelle société se mettant en place.  Je m’attardais sur les gestes, sur les manies, tel un occupant croupi dans une cachette et étudiant jour après jour la psychologie de cette jeune femme, que j’assimilais intuitivement à Anne Franck.  « Nous n’aurions pas à nous inquiéter de cette détresse, si nous ne craignions pas tant pour ceux qui nous sont si chers », disait-elle du haut de ses 13 ans.  Le confinement était sa patrie, mon petit espace deviendrait désormais partages et rêveries.

Suite au prochain épisode…

« Faute de terre en friche, d’île déserte ou de territoire vierge à habiter, plus rien ne sépare aujourd’hui les hommes. Nous sommes donc tous voisins. » Dans son essai, Du voisinage : réflexions sur la coexistence humaine, Hélène L’Heuillet pense une éthique du voisinage.

https://www.franceculture.fr/oeuvre/du-voisinage-reflexions-sur-la-coexistence-humaine

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