Ecole francophone bilingue

Carnet de bord d’un confinement #6: Pierre

La vie à Florimont

Retrouvez toutes les dernières informations de Florimont dans nos actualités.

Retour

Carnet de bord d’un confinement #6: Pierre

Emmanuelle Michel, professeur de français, a décidé de constituer avec ses élèves de terminale maturité un carnet de bord qui accompagnera le temps extraordinaire du confinement. Dans ce sixième volet de la série, un récit épidémique, Pierre teste la frontière poreuse entre la fiction et le réel, interrogeant ici la question de nos morts, dans le temps de l’épidémie.

Que faire de nos morts ?

Cela faisait deux semaines, tous les matins à 6h30: réunion de crise. La salle était sombre, l’ambiance électrique et les visages fermés. La question centrale qui devait être abordée était toujours la même; que fait-on ? Les spécialistes, les épidémiologistes qui avaient scruté toute la nuit leurs petits écrans, où les chiffres s’affolaient, les diagrammes rouges grandissaient et avec eux notre inquiétude. La nuit avait été longue, nous avions tous peu, voire pas, dormi. Une délégation Ingouï devait arriver dans les heures qui venaient. En attendant, nous devions faire le point de l’évolution de la nuit. 3823 cas de plus depuis hier. La question de savoir s’il s’agissait d’une épidémie ne se posait plus, mais si nous pouvions encore faire quelque chose… L’idée vint rapidement d’interdire les rassemblements, de fermer les écoles. Le peu d’hôpitaux que nous possédions étaient déjà au bord de la rupture avant même le début de cette catastrophe nationale. Les directives concernant les enterrements fut la première question de la réunion. Je ne savais pas qu’en penser. Mon voisin de droite proposa la crémation. C’était théoriquement une bonne idée. Cependant, de vives réactions se firent instantanément entendre. « On doit pouvoir enterrer nos morts! » ou « c’est inhumain de ne pas avoir le choix de sa sépulture! » furent deux des arguments forts. A ce moment précis, je perdis le fil. Les deux arguments se valaient, mais c’est à moi que revenait la décision. Pour l’heure, j’avais encore le temps. Vinrent ensuite les arguments étayés de nombreux chiffres et études sérieuses. Dans un coin de notre bunker, une télévision nous proposait une chaîne d’informations en continu. Les chiffres défilaient. Les interviews de médecins débordés, de patients fortement touchés. Quelque chose me surprit à ce moment précis. Je n’avais pas réalisé l’acharnement porté par ces médias à l’encontre des Ingouïs. Certes ils n’avaient pas les mêmes rites concernant les morts. Ils conservaient les dépouilles quelques temps, pour permettre à l’âme du défunt de rejoindre les cieux. Une partie grandissante de la population prit le parti d’accuser ces pratiques. Ce n’était pourtant pas de leur faute si on en était arrivé là. Mais la faute à qui? Telle était la question que beaucoup de gens se posaient. Pire, il apparut que nombres de mes collègues cherchaient aussi un coupable. Cela n’annonçait rien de bon pour la suite de la journée.

En guise de conclusion de cette cellule de crise matinale, vint la question des morgues. Elles étaient déjà pleines avant même le début de l’épidémie. Il allait de soi que la situation n’allait pas s’améliorer dans les mois à venir.

Vinrent ensuite les Ingouïs. Je ne savais plus quelle heure il était. Je ressentais un vide en moi. Je n’avais plus de force. Plus de force pour me battre, pour me battre contre l’hystérie. Ils étaient là, face à moi. J’étais seul. Mes soi-disant collègues s’étaient tous trouvé une question plus urgente que celle des Ingouïs, malheureusement, à l’image de notre société. Les discussions commencèrent et je trouvai là des amis. Les Ingouïs n’étaient pas venu combattre pour leur cause. Ils venaient apporter leur aide. Ils n’avaient certes pas grand-chose à proposer en termes d’infrastructures dans leur région, mais ils avaient un cœur. Je fus profondément touché par leur ouverture. Ils me proposèrent de prendre en charge des cas légers dont ils pourraient s’occuper. Et je me rendis alors compte de notre bêtise. Nous appartenions à la même nation et pour la première fois depuis le début de la crise, quelqu’un réussissait à faire preuve de générosité, de fraternité et de courage. Je pris alors un instant pour réfléchir. Notre passé colonial ne nous a pas aidés, mais nous étions parvenus récemment à un accord. Les Ingouïs géraient en autonomies leurs terres ancestrales, nous acceptions le reste. Ce mariage était voué à l’échec. Chacun reprochait à l’autre d’insignifiantes montagnes. La crise était double, identitaire et sanitaire.

« Ne pouvons nous pas régler les deux crises en une? » m’interrogeai-je alors.

Le délégué principal ingouï me fit alors part d’une remarque qui allait éclairer mon esprit tant tourmenté: « Du mal vient le bien. La crise est une loupe. C’est le meilleur moment pour se rendre compte de qui nous sommes et de ce que nous faisons. » Il ne se voulait pourtant pas alarmiste. C’était une période comme les autres, à l’entendre. C’est le cycle de la vie disent certains. C’était plus que cela. C’était le moment idéal pour nous questionner, car il mettait en lumière notre vraie nature. Le temps me manquait. Je n’avais pas le temps de philosopher. Il fallait agir, et vite! Il ne formula pas de demande particulière. Je représentais l’autorité du pays, et il accepterait la décision. J’étais, alors, encore plus seul. Mais j’avais fait un grand pas en avant.

Il devait repartir, l’espace aérien allait bientôt fermer (une mesure prise le matin même). J’étais effaré par le fait qu’ils n’avaient même pas pu demander une dérogation. Je n’étais que ministre de la santé, je n’y pouvais rien. On attendait ma décision. La question s’était précisée: la crémation devenait obligatoire dès l’allocution du président le soir même. Cependant, ces mesures ne concernaient pas les Ingouïs. Pour eux, on attendait ma décision. J’aurais alors aimé prendre le temps de penser à mon enfance, à mon éducation et aux valeurs qui m’ont mené à mon poste actuel. Il me restait 5 minutes. Ma décision était toutefois prise depuis toujours. Je m’étais engagé pour mon pays. Ces gens faisaient parti de mon pays. Il aurait été tentant de loger tout le monde à la même enseigne. Mais notre identité dépassait tout cela. Notre pays et l’union de deux cultures. Chacun apprend l’une de l’autre. Et aujourd’hui encore se sera le cas: je laisserai le choix aux Ingouïs de faire comme il leur semblait. Cette décision allait faire grincer des dents. Je risquais même de perdre mon poste, étant donné que notre président était un séparatiste confirmé. Rien à faire. C’était ma décision. Ils pouvaient parfaitement continuer leurs rites mortuaires, même si cela pouvait les exposer plus à l’infection.

Après le soulagement d’avoir pris ma décision, une question restait tout de même : « retiendrons nous quelque chose de cette épidémie ? » Un simple exemple : la pollution avait baissé de manière drastique, ce taux si bas n’aurait jamais pu être atteint sans maladie. Je m’inquiétais à nouveau, cette fois pas de ma journée de demain, mais pour nous … pour notre humanité.

L’anthropologie apporte un éclairage précieux sur des décisions ou des conduites humaines jugées trop vite irrationnelles, que l’on doit saisir sous l’angle d’une perspective culturelle. La question des funérailles sépare les cultures dans le temps de l’épidémie. Dans cet article, Anne Marie Moulin raconte le désarroi et la colère des populations d’Afrique de l’Ouest face à l’enterrement dit sécurisé, dans le contexte d’Ebola : « L’Afrique, ou plutôt cette région du continent, apparaît comme une scène où les morts exercent un pouvoir considérable après leur disparition, au point que bien des gens préfèrent s’exposer à une contamination par Ebola plutôt que déclencher la colère de ceux qui ne sont pas passés au rang d’ancêtres »

https://journals.openedition.org/anthropologiesante/195

Adresse

Institut Florimont
Avenue du Petit-Lancy 37
1213 Petit-Lancy
Suisse

Contact

T + 41 22 879 00 00
E reception@florimont.ch