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Carnet de bord d’un confinement #4 : Océane

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Carnet de bord d’un confinement #4 : Océane

Emmanuelle Michel, professeur de français, a décidé de constituer avec ses élèves de terminale maturité un carnet de bord qui accompagnera le temps extraordinaire du confinement. Il s’agit de réfléchir à ces choses qui vont peu à peu modifier notre rapport au monde et aux autres, qui vont commencer à émerger dans le quotidien de notre retraite forcée. Textes, images, dessins constitueront ce drôle de journal dont voici le nouveau volet. Bonne lecture !

Dans le cadre de notre chronique de l’épidémie, voici comment Océane, dans un texte touchant,  saisit cette expérience existentielle…

Je vis à environ 10 minutes en voiture de l’Institut, 45 minutes s’il me prenait l’envie d’être nostalgique et d’aller m’y promener à pieds. Mais je ne sors presque jamais de chez moi et ne prête pas plus attention aux nouvelles maintenant que je ne le faisais avant le confinement. Je suis cependant sortie deux fois depuis le début de la quarantaine, car on ne cesse de nous dire de rester à la maison, mais presque aucune autorité ne mentionne le fait que la nourriture, n’ayant pas de petites pattes magiques, ne peut pas venir toute seule chez nous.

La première sortie faillit me décourager à jamais de mettre un pied hors de ma maison. La station-service dans laquelle je voulais aller étant tellement près de chez moi (600 m), j’avais décidé de faire un petit tour du quartier avant, la station devenant ainsi la dernière étape de mon expédition en terrain hostile. Ce jour-là, je n’ai vu absolument personne hormis un couple ayant changé de trottoir en m’apercevant au loin et l’employée de la station-service. Cette dernière me regarda d’un air menaçant dès que je mis le pied dans le magasin, répondant par un bonjour sec à ma salutation timide. Barricadée derrière son comptoir, j’avais l’impression qu’elle m’épiait, redoutant mon passage à la caisse mais attendant avec impatience le moment où je sortirai de son magasin. Une fois dehors, je fus moi-même brièvement soulagée avec mon sac en plastique plein de nourriture à la main. Mais cela ne dura pas longtemps : le poids de tous mes achats pour les prochains jours éprouvait avec ardeur la solidité du sac, qui risquait de se fendre à chaque instant et de répandre toutes mes prévisions sur le trottoir. La réponse à la question qui viendrait m’aider que je me posais en chemin provoqua des sentiments contradictoires en moi : du regret (car la réponse était évidemment personne) mais aussi du soulagement : personne ne viendrait toucher ma nourriture pour m’aider à la remettre aussi bien que possible dans le sac déchiré. Il était environ midi et le soleil m’aveuglait tandis que rien ni personne dans la rue ne procurait une quelconque distraction à mes pensées noires, à part les trams vides qui se croisaient, comme des squelettes mécaniques, ne transportant plus que des logiciels informatiques dans une ville fantôme.

Ma deuxième sortie, au contraire, me met de bonne humeur pour le reste de la journée. Elle commence comme la précédente : un petit tour du quartier en passant par le parc public, puis un arrêt à la station essence. La vendeuse est la même et semble me reconnaître. Étonnement, elle me sourit cette fois, discrètement, pendant qu’elle range des produits en rayons. Tout au long de mes courses, je me sens infiniment plus à l’aise que la dernière fois, le fait qu’elle soit occupée à autre chose qu’à guetter mes moindres faits et gestes y est sûrement pour beaucoup. Et soudain, l’incident qui change absolument tout : elle me bouscule avec la caisse qu’elle a fini de vider dans les rayons. Elle s’excuse, je souris et lui réponds que c’est rien. Mes courses finies, je vais la chercher pour qu’elle encaisse mes articles, ce qu’elle fait. Elle les met ensuite dans deux sacs plastiques pendant que j’insère ma carte dans l’appareil, mais quand je mes mon code : payement refusé. J’en avertis la caissière qui s’excuse encore en disant qu’elle a oublié que sa machine fonctionnait mal et ne pouvait pas comptabiliser plus de 20 articles à la fois. Elle annule donc la session pendant que je ressors tout de mes sacs et qu’elle recommence à scanner les articles en plusieurs fois. Pendant tout ce temps nous parlons de tout et de rien, oubliant pour un instant la paranoïa qui entoure le coronavirus. Lorsqu’elle a finalement terminé, je lui souris, la remercie et lui dit au revoir. En rejoignant la route, toujours le sourire aux lèvres, je me demande comment cette femme, qui avait l’air si froide à ma dernière venue, peut être la même avec qui je viens de passer 10 minutes à bavarder autour d’une caisse enregistreuse bloquée. J’en viens à me dire que la dureté que j’ai perçu chez elle la première fois n’était probablement que mon propre scepticisme reflété dans ses yeux, me renvoyant l’image d’une citadine se méfiant de ses concitoyens. Tout à coup, je ne vois plus le soleil de midi comme une lumière aveuglante et asphyxiante mais comme un rappel qu’il est possible de garder des rapports humains tout en évitant les contacts physiques

« Je n’ai eu que deux conversations avec lui. Il y a quelques jours, j’ai renversé sur le palier une boîte de craies rouges et des craies bleues. A ce moment, Cottard est sorti sur le palier et m’a aidé à les ramasser. Il m’a demandé à quoi servaient ces craies de différentes couleurs » La peste, p. 36-37

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