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Carnet de bord d’un confinement #20 : Adriano (2)

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Carnet de bord d’un confinement #20 : Adriano (2)

Emmanuelle Michel, professeur de français, a décidé de constituer avec ses élèves de terminale maturité un carnet de bord qui accompagnera le temps extraordinaire du confinement. Aujourd’hui encore, Adriano nous livre le contenu (fleuve) de deux semaines de son propre carnet de réflexions dans cette seconde partie (partie 1).

07/04/2020 – La Famille clichée

            Il reste, malgré les paragraphes longs et redondants rédigés ci-dessus, un dernier thème qui m’est primordial puisqu’il constitue une partie de ma propre identité : la famille. Ce concept fascinant est à l’origine de la naissance de certaines relations dont la solidité surprenante reste un mystère pour l’Humanité. L’idée en question, utilisée invariablement à travers l’histoire, prit différents aspects selon les cultures et les lieux dans lesquels elle s’est développée. En effet, la Famille du Sud d’Italie diffère sous plusieurs aspects de la famille Suisse ou Française.

La cohésion de celle-ci est caractérisée par une puissance colossale, chaleureuse et brûlante, si massive qu’elle peut parfois se révéler étouffante et paralysante. Telle une cuirasse qui nous protège des flèches ennemies et dont seules les flammes les plus diaboliques et déchirantes peuvent la séparer, la famille peut sauver dans des cas de crise générale, de souffrance intense et de relâchement désespéré. Elle permet d’oublier le monde extérieur lorsqu’on ne croît plus en rien, c’est une sorte de capsule qui renferme une affection intouchée par le temps. Indemne aux ragots des lubriques vipères, elle se fiche de qui a tort ou raison, de qui est bon ou mauvais, de ce qui est juste ou non, elle se contente d’aimer. Cet aspect infiniment puissant de l’amour familial peut se très vite se transformer en entrave au développement d’un membre de celle-ci ou en obstacle à la justice.  Le développement des associations mafieuses à travers le monde en est la preuve concrète.

En outre, les relations intrafamiliales sont caractérisées par un dynamisme, une vitalité particuliers. Ces dernières semaines de confinement m’ont permis d’entamer une dissection des comportements de chaque personne dans le foyer où je réside, dont moi-même. L’analyse en question s’est révélée fructueuse : j’ai réalisé que malgré les conflits plus ou moins intenses et perpétuels entre chacun de nous, personne ne se serre mieux les coudes qu’une famille en temps de crise. C’est probablement le fait qu’une constante affirmation de l’amour existant entre chacun de nous ne soit pas nécessaire qui prouve à quel point une famille peut être indestructible.

Ce thème est subjectif et varie en fonction du contexte dans lequel il se trouve c’est pourquoi je n’ai pas l’envie ni l’ambition d’analyser chaque type de cas existant. Je tiens tout de même à transposer certaines idées que j’ai développées sur le sujet dans mon futur ouvrage pour essayer de mieux mettre en scène la splendide articulation de la famille clichée du Sud d’Italie.

09/04/2020 – Le commandant Cousteau

            Cet isolement est probablement l’un des épisodes les plus intéressants de ma courte vie d’à peine 17 ans. La sensation de solitude que dégage cet éloignement de la société que j’ai connue jusqu’à aujourd’hui ne me ramollit plus mais me stimule. Malgré l’envie submergeante et continue d’ivresse, je ne sens plus le besoin de sortir continuellement pour faire la fête et mes créations artistiques ne m’ont jamais autant satisfait. L’envie de lire, écrire et peindre m’est revenue et le besoin de sommeil n’est plus qu’un détail pour moi. Me voici entrainé dans une course effrénée et incessante où la passion pour l’art et la littérature ne fait que décupler de jour en jour. La découverte de nouveaux artistes, metteurs en scène, écrivains et philosophes a perdu la forme de devoir et s’est métamorphosée en volonté intense et constamment insatisfaite.

L’une des découvertes majeures que j’ai faites dans ces derniers jours est certainement celle du metteur en scène Wes Anderson. Son œuvre constitue, pour moi, le sommet de la beauté esthétique moderne au cinéma. Les images enfantines et symétriques exposées me permettent réellement de m’évader et les scénarios touchants mis en scène et parfaitement exécutés par des acteurs que l’on retrouve de manière assez régulière dans ses films (notamment Bill Murray, Jack Withman ou Owen Wilson) m’émeuvent. Sa passion pour le monde fantastique de Jean-Michel Cousteau et pour le voyage vers l’inconnu ne peut que faire rêver. Ces associations de couleurs atypiques mais toujours calculées, accompagnées des vêtements d’une classe indéniable, affichent un monde touchant et humainement imparfait, parfois même sordide et triste. Wes Anderson a grandement souffert du divorce de ses parents ainsi que de la séparation avec sa première femme ; ce qui se reflète dans ces créations artistiques. Paradoxalement, ces sujet sombres et tristes sont traités avec une sérénité inégalable comme si monsieur Anderson avait accepté ces parties traumatiques de sa vie mais s’était juré de ne jamais les oublier. Cette puissance dans l’image associée à la collaboration de grandes marques de haute couture (Marc Jacobs et Louis Vuitton se sont associés pour dessiner les habits splendides du film attitré  The Darjeeling Limited), ou même de firmes historiques d’articles de sport (Adidas s’est occupé du design des sneakers portés par la Team Zissou dans le film attitré The Life Aquatic with Steve Zissou) rendent parfaitement bien à l’écran, sans parler du choix exceptionnel en matière de bande sonore. Souvent exécutées par Alexandre Desplats ou composées de morceaux écrits par les Beatles, les bandes sonores des films de Wes Anderson correspondent parfaitement à cette ambiance « années 60 à 70 » et dégagent des émotions indescriptibles.

La jeunesse de ses créations m’inspire d’autant plus parce qu’elle me rend heureux. Cette  représentation naïve du monde me rend le sourire et me fait sentir léger : elle remue les souvenirs d’un monde où l’espoir emplissait encore l’air Occidental, où la soif du politiquement correct n’avait pas encore pollué chaque parcelle juvénile de pensée et ou l’épanouissement, que dis-je l’envol des esprits était encore possible. Ce monde dans lequel la volonté à perdre du temps et à s’abandonner aux doux courants d’une mer encore peuplée de créatures inconnues et fantastiques était encore acceptable, ce monde dans lequel l’Homme ne savait pas tout, n’était pas averti à la seconde près et où l’oubli était plus que commun.

Le surréalisme et l’art naïf ont également eu raison de mon intérêt. Antonio Ligabue ainsi que son œuvre plus que célèbre Léopard attaqué par un Serpent sont des découvertes majeures pour moi. Je considère que cette capacité à dégager de telles émotions à travers une image requiert une maîtrise et une compréhension du sujet traité qui relève du génie. Le travail d’un autre artiste surréaliste m’a également intrigué. Il s’agit de Christopher Wood, peintre des années 50 et addict fini à l’opium. Ses œuvres délirantes, manifestations d’une consommation régulière, sont des puits interminables d’inspiration et associent des éléments qui n’ont, à premier abord, aucun lien pour créer une ambiance onirique particulière (notamment dans son œuvre, Zèbre et parachute, où un zèbre est mis en scène devant un tombeau, emplit de fleurs, ainsi qu’un parachutiste).

On pourrait d’ailleurs émettre un parallélisme entre les œuvres de ces trois artistes cités ci-dessus. À travers des couleurs ainsi qu’une ambiance plus que joyeuse mais excentrique, ces trois individus mettent en scène des scénarios où la mort, la souffrance sont omniprésentes et inévitables.

Finalement, ce sentiment d’évasion généré par une association spécifique de couleurs ainsi que des images exotiques et atypiques est ce que j’essaie de recréer à travers mes peintures. Malgré moi, à chaque fois que je me mets à disposer de manière appliquée, presque religieuse, les couleurs sur la toile, en faisant bien attention aux dispositions des éléments dans l’espace imposé par les bords de ce bout de tissu nacré, mon tableau se transforme en mise en scène noire, chaotique, presque cauchemardesque. L’aptitude à utiliser des couleurs claires et rayonnantes se révèle être plus  compliquée que prévu. Ainsi, après la réalisation de mon troisième tableau toujours aussi noir et désespéré, je me suis remis en question. Depuis, je me demande si cette incapacité provient d’une habitude ou d’un manque de paix intérieure et de sérénité. C’est encore à méditer…

 11/04/2020 – L’illusion de la vérité

            En ce moment, où l’honnêteté de l’un des états les plus puissants du monde, la Chine,  est mise en question à cause de son manque de transparence lorsqu’il s’agit des morts atteints du COVID-19, je n’ai pu m’empêcher de penser à la question de la vérité et de sa place dans la société dans laquelle je vis. Avec un peu de recul, j’ai réalisé que ce sujet est plus complexe et articulé qu’il ne semble En effet, la vérité ne dépend pas uniquement de ce qui est véridique ou non. Pour qu’une vérité soit universelle il faut qu’elle soit socialement acceptable et donc crédible. Lors d’un repas de famille ou un débat politique (on a parfois tendance à confondre les deux), le fait d’avoir raison ou non est accessoire, il faut avoir l’attention ainsi que la confiance de l’audience. Si les spectateurs d’un discours se sentent trahis ou attaqués, ils ont plus tendance à se fermer aux explications de l’orateur en question. Ainsi, on pourrait considérer que certains éléments qui constituent, aux yeux du monde, des vérités inéluctables sont également une construction sociale approuvée par une large majorité et que le fait foncièrement vrai, l’argument indestructible, ne sont que des illusions.

C’est pourquoi je considère qu’il est difficile d’être profondément convaincu d’un argument lors d’un débat si on est à la recherche de la vérité. Effectivement, si un individu n’est pas prêt à se remettre plusieurs fois en question lors d’un débat, il ne recherche pas une solution à la problématique posée mais le support de l’audience et de l’autosatisfaction. Il est dans une démarche de conquête intellectuelle qui n’aboutit à rien puisqu’elle ne permet pas de se rassembler autour d’un problème pour le résoudre. En effet, cette volonté d’affirmer sa dominance, même lorsque l’autre prouve que son argument est plus consistant, ne fait que creuser des fossés lorsqu’il faudrait se réunir autour du cas en question, tels de grands médecins autour d’un cas atypique et étrange. Le but d’un débat n’est pas de prouver que notre solution est meilleure que celle de l’adversaire pour satisfaire notre ego mais de s’unir pour trouver une solution encore plus cohérente que celle présentée auparavant. Comme dirait l’entrepreneur de renom Joseph Cossman, « Notre entreprise dans la vie n’est pas de surpasser les autres, mais bien de se surpasser soi-même ».

Ce genre de démarche semble être de plus en plus commune, surtout en politique, tout simplement puisque l’Homme cherche à faire valoir son intérêt aux dépends de celui des autres. Très caractéristique des démocraties occidentales, cette logique se manifeste lorsque le sentiment de patriotisme s’estompe à l’instar des libertés individuelles de chacun.

Malheureusement, il serait naïf de ma part de considérer que l’Homme pourrait un jour être assez bon pour faire valoir la vérité au-dessus de son confort. C’est pourquoi, j’estime qu’il est important de garder en tête le fait que certains types de structures sociétales comportent plus d’aspects négatifs que celle dans laquelle je vis et que, conséquemment, il faut rester reconnaissant de ne pas avoir vécu durant la purge staliniennee ou la grande famine en Corée du Nord.

15/04/2020 – Stardust

            Le néo-expressionnisme est peut-être l’un des plus grands mystères de l’art pour moi. Cela fait maintenant quelques jours que je m’intéresse à l’artiste Jean-Michel Basquiat et que j’admire ses réalisations artistiques qui sont considérées comme étant absolument monumentales. Son œuvre, extrêmement vaste (plus de 152 tableaux), est composée, au début de sa carrière, en 1977, de quelques beaux croquis qui ne choquent pas tant que cela et qui ne permettent pas au jeune peintre de Brooklyn de se démarquer. Le trait de l’artiste est alors maitrisé et splendide mais pas encore spécial ni révolutionnaire. C’est à partir des années 1979 que la cage qui retenait la créativité de celui-ci explose et le permet de s’épanouir vraiment et de recracher chaque once d’inspiration  jusqu’alors intériorisée sur la toile. Monsieur Basquiat commence alors à peindre des tableaux d’une beauté et d’une originalité sans limites, notamment Stardust qui touche fortement. L’œuvre d’art en question est d’une incohérence fascinante et a la capacité de déranger sans dégouter, de surprendre sans apeurer. Effectivement, il s’agit du témoignage matériel d’une maitrise du pinceau admirable accompagnée d’une folie, d’une noirceur presque séduisante. En outre, c’est durant les années 80 que Basquiat eut la chance de collaborer durant 5 ans avec rien de moins que le célèbre Warhol. Leur union a donné naissance aux plus beaux tableaux de sa carrière qui, malgré tout, salirent fortement l’image de monsieur Warhol qui fut accusé en 85 d’exploiter le jeune talent de Brooklyn.

C’est certainement la capacité que les néo-expressionnistes ont à se séparer de cette coquille entravante qu’est l’esthétique du réel qui m’intrigue autant. Il faut savoir faire abstraction de ce que l’on a toujours connu pour aller au-delà de la forme. Ainsi, j’ai médité durant plusieurs jours sur la manière de prendre autant de recul sans utiliser tout type de drogues destructrices, comme Basquiat, qui en est mort, et je me suis, encore une fois, retrouvé nez à nez avec la thématique du rêve. Il est vrai que ce sont souvent les moments de sommeil qui sont  les plus édifiants en matière de créativité et d’imagination.

Par ailleurs, un autre obstacle bloquant le chemin sinueux qui éloigne chaque artiste du réalisme est, sans aucun doute, la peur de ne pas captiver un public qui ne s’identifierait aucunement à la réalisation en question. Il est vrai que peindre une œuvre trouble dont la profondeur pourrait confondre le spectateur qui ne comprendrait pas la nature de chaque coup de pinceau, chaque collage et même chaque rature sont une prise de risque monumentale. Cependant, il faut avoir la force d’esprit nécessaire pour s’émanciper de ces idées simplistes de l’univers qui nous entoure et apprendre à représenter pleinement sa complexité ainsi que sa diversité sans pour autant avoir peur de décevoir l’autre.

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