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Carnet de bord d’un confinement #20 : Adriano (1)

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Carnet de bord d’un confinement #20 : Adriano (1)

Emmanuelle Michel, professeur de français, a décidé de constituer avec ses élèves de terminale maturité un carnet de bord qui accompagnera le temps extraordinaire du confinement. Aujourd’hui, c’est Adriano qui nous livre le contenu (fleuve) de deux semaines de son propre carnet de réflexions. Voici la première partie, sa suite (et fin) sera publiée demain.

01/04/2020 – L’odeur âpre du bonheur

C‘est dans une persistante atmosphère de bonheur factice que s‘est développée cette pandémie qui semble toujours si illusoire et irréelle. Une étrange odeur de plastique brûlé, similaire à celle des châteaux gonflables dans lesquels je sautais euphorique lorsque j‘étais enfant, m‘accompagne depuis que j‘ai quitté mes amis et mon école. La joie ressentie en ce moment catastrophique me semblait étouffante et ce sentiment envoûtant de sérénité m‘avait quitté pour une sensation paradoxale de déception qui se doit d‘être masquée en satisfaction. Elle s’entremêlait aux rires naïfs des autres enfants qui, comme les hirondelles gracieuses du matin, virevoltaient autour de moi sans faire attention à la tristesse et l’incompréhension que je dégageais. Les polycopiés tournoyaient dans le ciel manifestant la bonne surprise de mes camarades, accompagnés par les pourpres vestiges d’une saison passée. Ainsi, Chronos nous rappelait encore une fois à l‘ordre nous montrant que cette structure sociétale établie depuis des millénaires, qui se prétend capable de résister au plus violent des cataclysmes, s‘effrite à la moindre grippe. Jamais ce milieu ne m‘a autant manqué que lorsque j‘ai réalisé à quel point le contact physique, le touché d‘une main, la douce peau d‘une joue qui se frotte à la vôtre peut être réconfortant. Depuis, mes insomnies décuplent certainement puisque la certitude d’un réveil entouré de mes compagnons de misère n’est plus certain. Ceux qui m’avaient juré de m’accompagner dans la pire des guerres se voient désormais obligés de se tenir loin pour survivre.

Malgré tout, l’Homme est fort et, encore une fois, il se battra corps et âme contre l’obscure fatalité à laquelle il est soumis. Tel un animal embourbé dans  des sables mouvants, l’Humanité continuera de se débattre, de taper des pieds et se tirer vers le haut puisqu’elle en est capable. Gaia a bien survécu à d’autres épidémies avant celle-ci, à de multiples guerres et à la création des bières aromatisées à la passion. Alors pourquoi pas ce virus venant de l’Est ?

Je semble peut-être bêtement solennel à croire en une Humanité qui semble toujours plus corrompue mais, en ce moment de crise générale, je refuse de me soumettre à l’anxiété diffusée par la peur de mourir et, c’est avec les mains propres et une conscience qui pourra toujours être moins entachée, que je déclare que l’Homme doit rester fier, insoumis et vaillant.

03/04/2020 – Laissez-moi rêver encore un peu…

            On ne comprend réellement la nature abstraite du temps que lorsque celui-ci vient s’arrêter. Que lorsqu’on ressent notre sang se glacer, notre peau se couvrir de frissons et notre souffle se couper. C’est ainsi que chacun intègre le fait que le temps n’est pas un concept fixe et immuable mais une idée malléable qui, comme une vipère dont la forme varie constamment, peut paraître  gracieux et coloré alors que son venin se révèle être le plus mortel des breuvages.

Le temps est ce que l’on en fait. En effet, une heure d’arithmétiques semble, pour moi, durer trois jours et non soixante minutes alors qu’il m’arrive souvent de lire jusqu’à tard sans même m’en apercevoir.

Il est donc impossible pour chacun de nous d’utiliser invariablement l’excuse d’un manque de temps car le temps ne manque jamais. Si un individu ne trouve pas le temps d’accomplir une tâche raisonnable c’est, qu’intérieurement, il veut l’éviter à tout prix.

Malgré tout, la paresse et la soif de lecture, de fête et de films rend cette logique parfois difficile à appliquer à la vie courante de chacun. Les réseaux sociaux et autres distractions abrutissantes nous guettent prêts à nous attaquer au premier signe de faiblesse. Il faut donc s’imposer des limites et des règles pour vivre de manière plus structurée et saine et pour ne pas se laisser aller. Comme un galion qui sillonne les mers, chacun de nous se doit de résister, de s’entretenir, se reposer et de faire face à chaque bataille, à chaque tempête avec fierté et panache.

C’est pourquoi, cela fait plusieurs jours que j’écris régulièrement pour garder un certain rythme et pour rester dans l’illusion du sérieux et de la discipline. Ainsi, je rédige, ne sachant pas si ma création relève de la quiche monumentale ou si ces pages d’écriture auraient tendance à intéresser un quelconque lecteur. De ce fait, pour ne plus avoir à conter sur mon unique capacité à écrire, j’essaie, depuis plusieurs jours, de trouver une idée de trame qui me tienne à cœur, une histoire intrigante qui génère une émotion particulière, une anecdote qui suit le lecteur même dans ses rêves les plus profonds et dérangeants.

L’idée de revendication et de protestation ne me séduit pas forcément. L’amour pour la révolte et la haine contre le système de certains de mes compères reste quelque chose de mystérieux pour moi. C’est pourquoi je refuse d’être dans le conflit politique incessant qui submerge plusieurs adultes que je connais. Je veux rester l’éternel rêveur que je suis et garder la capacité à m’évader lorsque tout le monde se trouve cloué à son pupitre sans être capable de s’envoler, l’aptitude à maintenir une illusion de liberté lorsque tous les autres restent branchés par la nuque à la réalité électronique de notre siècle. Je refuse de limiter un poème à sa première lecture ou à celle imposée par l’expert, à la virgule située à la seconde ligne du troisième vers. Laissez-moi encore trouver du beau dans la naïveté, laissez-moi rester dans l’abstrait encore un peu. Permettez-moi encore, quelques secondes d’écouter la mélodie d’une voix, de jouir du touché d’une femme et d’apprécier la sensation du vent chaud qui traverse mes cheveux sans penser au devoir. Devoir de morale, de contrôle, d’optimisation, d’efficacité desquels j’aimerais me cacher encore un peu…

Le récit de voyage et l’épopée, au contraire, me permettent de voir plus loin que mon espace de confinement. J’imagine ces douces personnalités se retrouvant dans des lieux atypiques avec des amis encore plus déjantés que moi-même (c’est difficile à imaginer, j’en ai conscience). Ces personnages ne sont, dans mon imagination, pas grandioses. Ils se cherchent encore à un âge tardif, fument, boivent, trompent et volent. Ils sont profondément humains et ne savent pas vraiment ce qui est juste et bon. La vie vient à eux et leur permet de comprendre que la meilleure manière de vivre chaque jour de son existence est de la laisser venir comme elle vient, sans trop pleurer ni sans trop rire. Les Ulysses de mes futurs récits seraient d’humbles stoïciens couverts de tissus italiens salis par la poussière du destin, errant dans des lieux embellis par leur amour pour la vie. Marchant une cigarette à la main, ils se contenteraient d’aimer leur prochain car, au fond, aimer, sentir et ressentir sont les seules choses qui comptent vraiment.

05/04/2020 – Un battement d’ailes et un sourire

            Après de nombreuses réflexions j’ai conclu que mon futur récit devait débuter par un drame, une quelconque tragédie qui pousse le protagoniste d’une vie morne et monotone à prendre ses bagages et partir pour s’échapper. L’individu en question commencerait par évoluer avec peine dans un environnement qui lui semblerait hostile et subirait la vie comme un nageur qui se bat contre le courant brutal d’un fleuve glacial. Son combat vain et inutile continuerait jusqu’à ce que cette obstination s’envole et qu’il lâche prise pour se faire porter par le flot des événements. Ainsi, à l’instar de ses plans et de l’image qu’il avait donnée à son futur, il pourrait enfin se reposer. Ses muscles finalement relâchés lui permettraient de profiter de la douceur de la nature qui l’entoure. Il ne subirait plus la présence du monde mais serait présent au monde.

Il est vrai que ce schéma est plus que cliché. C’est pourquoi j’ai décidé que j’élaborerais la trame pour que mon œuvre ne devienne pas trop commune et donc moins obsolète. En effet, tout juste hier, alors que je rôtissais sur mon transat et que je rêvassais l’idée suivante m’est venue : un récit n’est vraiment admirable que lorsqu’il est le vestige direct ou non d’une aventure vraiment vécue. Cependant, du haut de mes 17 ans, je n’ai pas réellement conduit d’épopée qui m’ait réellement changé. Ainsi, je suis arrivé à la conclusion qu’il fallait que je transpose plusieurs parties de mon existence, trop périodiques pour composer une réelle aventure, celles qui ne m’ont que laissé le choix de devenir la personne que je suis actuellement, dans un cadre spatio-temporel qui appartient aux expériences vécues par d’autres personnalités. Ce collage pourrait aboutir à un récit plaisant ou non, nous verrons bien…

Finalement, l’élément indispensable qui doit se trouver dans cet écrit est le sentiment de liberté. Cette aventure devra briser toute sensation de réclusion, de confinement chez le lecteur. Mon univers coloré, déjanté et délirant devra lui permettre de ne plus se sentir prisonnier du gris morne du quotidien qui peut parfois sembler lourd, lassant. Comme Atlas qui se libère de son poids, je veux qu’il se sente léger, presque volatile et que cette atmosphère d’insouciance et de douceur lui permette de flotter dans un monde tapissé d’une beauté que seuls ceux qui se laissent porter par les courants envoûtants du sirocco arrivent à saisir.

Malgré tout, le personnage principal de ce texte ne devra pas vivre dans l’illusion. Ce monde enfantin qui l’envoûte aura besoin d’un côté brutal et tranchant. La présence d’entités sombres mais indispensables viendra contraster l’atmosphère radieuse du reste du roman. Je crois profondément que le fait de profiter de la vie ne doit pas induire une sensation d’indestructibilité ou d’ivresse continue. De ce fait, le lecteur assistera à la confrontation inattendue des protagonistes et de la mort, par exemple, pour qu’il se rappelle qu’il est impossible de vivre dans une constante euphorie.

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