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Carnet de bord d’un confinement #17

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Carnet de bord d’un confinement #17

Emmanuelle Michel, professeur de français, a décidé de constituer avec ses élèves de terminale maturité un carnet de bord qui accompagnera le temps extraordinaire du confinement. Elle nous revient aujourd’hui avec un nouveau texte…

Ces visages qui déchirent le sensible

Nous sommes le 27 avril, il est 8 heures du matin. Cette journée débute comme la précédente, par une mise en rituel du temps qu’affecteront, seules, peut-être, les variations d’humeur des confinés. Voilà 41 jours que nous vivons dans l’espace clôt de la maison, 41 jours que notre temporalité ne cesse de se réinventer.

La conscience d’un nouveau rapport au temps nécessite parfois une mise en narration rétrospective. Essayant de construire mon histoire du confinement, de lui restituer une forme de cohérence pour retrouver l’unité d’un je menacé d’éparpillement par la crise, s’est imposée la force d’une analogie : le 17 mars dernier, je suis entrée en confinement comme on entre en méditation. Je me réfèrerais volontiers à ces récits fondateurs côtoyés pendant le confinement, aux Mémoires d’un yogi Tibétin, au livre III des Essais de Montaigne, à la méditation sur la mort des poètes Valéry et Khayyâm, mais aussi à ma rencontre frappante avec le philosophe Robert Misrahi. Quelle chance d’habiter la solitude, accompagnée de la pensée des plus grands maitres ! Si je ne devais retenir qu’un enseignement de ces lectures, je dirais que ces penseurs m’ont appris à regarder et à écouter.

A regarder la nature évidemment et tous ces bourgeons habillant le printemps ; à regarder les visages qui me font face chaque matin, ces visages qui déchirent le sensible selon Emmanuel Levinas ; à regarder ces objets posés là, silencieux et contingents. Le tissu fleuri des coussins, le vase jaune sur la table en bois de la cuisine, la casserole au couvercle émaillé dans l’angle de l’étagère. Avec le temps, ce regard s’est dépouillé de tout jugement ( Ce vase est si jolic’est Erwan qui me l’a offert ….Il faut que je change cette casserole…), il s’est dépouillé de toute intention. Certes, j’ai appris à écouter le chant de la tourterelle et le rire du merle moqueur ; j’ai écouté la voix profonde de Sela Sue ou certains airs classiques distribués sur les ondes radio; j’ai surtout écouté le grincement du parquet dans l’escalier, les aboiements du chien dans le voisinage, le bruit régulier du frigo quand le moteur se met en marche ; puis j’ai écouté ma respiration chaque matin et chaque soir. Enfin j’ai pu quelques fois observer et écouter mes pensées ; j’ai accepté le vacarme infernal et incessant, les narrations intimes et leur lot de fictions effrayantes.

Ce faisant, quelque chose d’inattendu s’est produit ; je me suis sentie plus vivante. Je sais aussi combien cet état est éphémère et quels efforts incessants devront m’y ramener, quand je céderais si volontiers à l’appel de l’agitation, de la dispersion et du discontinu. Après l’inquiétude de la maladie, qui a sévi ici, dans notre coin du monde, j’ai réappris l’essentiel par la contemplation esthétique puisque, comme l’affirme le poète René Char, « Si nous habitons un éclair, il est le cœur de l’éternel. » (XXIV, Fureur et mystère, Gallimard Poésie, 1982, p. 198).

Dans « Intensités : Lumières sur les petits bonheurs de la vie quotidienne et des loisirs », le philosophe juif Robert Misrahi s’attache à mettre en valeur l’existence quotidienne dans ses « temps forts »

https://www.temporel.fr/spip.php?page=impression&id_article=1201

 

 

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