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Carnet de bord d’un confinement #15: Ling Shu

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Carnet de bord d’un confinement #15: Ling Shu

Emmanuelle Michel, professeur de français, a décidé de constituer avec ses élèves de terminale maturité un carnet de bord qui accompagnera le temps extraordinaire du confinement. Face aux chiffres terrifiants, voire à la disparition prématurée de nos proches, l’imaginaire de la mort se trouve réactivé dans le temps de l’épidémie. Ling Shu donne ici la parole à cette compagne de toujours.

Le visiteur      

          Je suis un visiteur. J’arpente le monde en rendant visite à toute sortes d’êtres vivants : cellules, virus, végétaux, animaux, mais par-dessus tout, j’adore visiter les humains. Lorsqu’ils m’aperçoivent, j’obtiens toutes sortes de réactions : incrédulité, horreur, colère, haine, certains m’accueillent même avec le sourire, mais beaucoup s’enfuient. Ceux-là, je les laisse pour plus tard, je ne suis pas pressée, j’ai rendez-vous avec tout le monde. Je suis extrêmement occupée, je dois rendre visite chaque jour, chaque heure, chaque minute, chaque seconde, sans jamais m’arrêter. À certaines périodes, je suis dépassée par les visites ; les visages se confondent et les réactions se mêlent. Depuis le début de mon existence, ce phénomène s’est présenté à intervalles espacés. Mais récemment, après quelques années dirigées par un agenda stable, me voici à nouveau submergée par la tâche. Naturellement, j’ai toujours rendu visite aux hommes, je les aime bien, mais depuis peu mes déplacements ont drastiquement augmenté.

Au début de l’épisode, je parcourais les étroites ruelles d’Hochelaga-Maisonneuve, éclairées par la faible lueur de la lune. La température était glaciale. J’avançais lentement, hypnotisée par les nuages que formaient ma respiration dans l’air froid, lorsque je rencontrai, couché à même le sol et vêtu d’habits en lambeaux, un petit garçon âgé de six ans à peine. Contrairement à beaucoup d’autres, lorsqu’il me vit, secoué entre deux quintes de toux, il me sourit faiblement. Je lui souris en retour et lui caressai la joue. Nous restâmes ainsi pendant plusieurs minutes ; lui, toussant doucement et moi, attendant que sa toux s’apaise. Puis, le plus délicatement du monde, je l’emportai avec moi. Ma prochaine rencontre se produisit à New Dehli, dans une chambre bien éclairée, remplis d’hommes et de femmes. Autour d’un petit lit blanc, des hommes vêtus chacun d’un masque et d’une blouse blanche parlaient frénétiquement. Ceux-là attendront leurs tours, je leur rendrai visite plus tard, me dis-je. L’objet de ma visite était la vieille dame couchée sur le petit lit blanc. Malgré l’appareil posé sur visage, elle était secouée de violentes quintes de toux. Lorsqu’elle me vit, assise sur le chevet de son lit, elle se mit à hurler. Elle se débattit comme une possédée, m’insulta de tous les noms devant mon amusement et face à l’incompréhension des humains autour, de plus en plus alarmés et désespérés. Ni ses bagues en or, ni ses garnements coûteux n’empêchèrent ma visite ; son tour était venu. Un peu plus brutalement cette fois-ci, je l’emportai avec moi.

À ma vue, beaucoup m’insultent, mais aucune de ces dagues ne pénètre mon cœur pour des raisons simples : je n’ai pas de cœur et les protestations ne changent rien à état. Au cours de mon existence j’ai reçu plusieurs noms, témoignant de la crainte que je suscite: Sommeil éternel, la Faucheuse …

Les hommes affectionnent l’illusion. Mais rien ni personne ne peut contre moi.

Je suis Le visiteur, je suis La Mort.

L’Homme est angoissé par la mort et refuse sa condition d’être mortel. Il n’existe pas de société qui accepte la mort comme phénomène logique, normal, la mort ne peut s’accepter que lorsque certaines conditions sont satisfaites. Valérie Souffron (dir.), « Mortels ! Imaginaires de la mort au début du XXIe siècle », Socio-Anthropologie, n° 31

https://journals.openedition.org/lectures/19585?lang=en

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