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Carnet de bord d’un confinement #12: Emmanuelle Michel

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Carnet de bord d’un confinement #12: Emmanuelle Michel

Emmanuelle Michel, professeur de français, a décidé de constituer avec ses élèves de terminale maturité un carnet de bord qui accompagnera le temps extraordinaire du confinement. Voici une autre création poétique de cette dernière…

Notre lapin

A sept heures précises, chaque matin de ce confinement, je lui rends sa liberté. Dès qu’il reconnaît mes pas sur les marches de l’escalier grinçant, il tourne en rond dans sa cage, arpente l’espace clôt de ses pattes larges et puissantes et se met à ronger les barreaux de fer en guise d’impatience. Dès la cage entrouverte, il bondit et délaisse sa demeure d’infortune, opère un large virage à droite, puis un virage plus serré à gauche, descend les escaliers par de petits sauts habiles et atterrit dans son assiette recouverte de motifs bleus, le museau enfoui dans les feuilles de scarole et le fenouil croquant. L’estomac rassasié, le petit Oryctolagus cuniculus de la famille des lagomorphes se met à bondir, détend ses pattes puissantes et s’entraîne à braver des dangers imaginaires, substituant à l’espace douillet du salon une nature sauvage, où se tapissent d’invisibles prédateurs. Depuis le confinement, il se laisse glisser sur le parquet et s’allonge sous la table de la cuisine, s’installant à mes pieds pendant que je travaille. Alors plus rien ne bouge en lui, à l’exception de ses longues moustaches qui trahissent la respiration rapide de son museau. Si je reste immobile et qu’aucun événement particulier ne détourne son attention, il reste à mes côté sans daigner m’adresser le moindre regard.

Héritier de la pensée de Claude Lévi-Strauss, Philippe Descola, spécialiste des Indiens Achuar, distingue à partir de leur observation  quatre « modes d’identification » parmi les sociétés humaines, qui sont le totémisme, l’animisme, l’analogisme et le naturalisme. L’anthropologue construit sa réflexion sur les concepts habituellement distincts de nature et culture. Vivre dans une culture « naturaliste » consiste à penser que notre mode principal de rapport à la nature est structuré par la croyance en une continuité animal-homme pour ce qui concerne l’extériorité, c’est-à-dire ici la matière (en gros l’anatomie et la physiologie), tandis que, pour ce qui concerne l’intériorité, les « qualités mentales », nous adhérons à la croyance en une coupure radicale. Dans notre culture naturaliste dominante, les animaux n’auraient donc ni idées, ni croyances.

Depuis le début du confinement, j’observe notre lapin domestiqué et me demande ce que cette période peut bien signifier pour lui. Les jours défilent et je suis de plus en plus convaincue qu’ Oryctolagus cuniculus ressent les changements qui nous affectent. Nous sommes tous là et habitons de notre présence d’homme chaque pièce de la maison. Nous sommes toujours là du soir au matin, invariablement disposés à fouiller son pelage de nos mains, à affubler notre petit lagomorphe de mille noms affectueux. Comme s’il sentait notre épaisse présence d’homme inquiet, il disparaît des heures entières et se dérobe à notre regard, trouvant refuge dans le silence du dernier étage. Avant le confinement, ses journées se déroulaient dans la routine et la solitude d’une maison vide, d’un territoire qu’il avait fait sien et qu’il nous avait autorisés à habiter. Au bruit du tour de la clé dans la serrure, à chaque fin de journée, il dévalait les escaliers pour nous accueillir chez lui. Depuis le confinement, son inquiétude est perceptible à qui prend le temps de le regarder. A l’aube de chaque journée, où il me retrouve sous la table de la cuisine, je me plais à imaginer qu’il veille sur nous, dans le silence de la maison encore endormie. Je scrute longuement son regard, habituellement inexpressif, qui se trouve alors chargé d’une sagesse infinie, nous invitant à ne rien attendre de l’avenir.

Pour aller plus loin et s’enrichir d‘un regard émouvant sur notre rapport aux bêtes, Wajdi Mouawad, directeur de La Colline, vous donne rendez-vous pour cet épisode sonore inédit de son journal de confinement :

https://soundcloud.com/user-308301388/lundi-6-avril-journal-de-confinement-jour-21

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